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Un philosophe écologique états-unien
22 FÉV 2025

Les pratiquantes et pratiquants avancés ont pu sentir à de nombreuses occasions l’orientation de l’Art du Chi. Elle est naturelle et en accord avec la joie que dégage la Vie. Il faut dire que nous avons cette chance très rare d’avoir reçu une expérience de tout premier ordre, celle d’un grand maître de Chi, Vlady Stévanovitch. Il a su nous traduire les techniques qu’il avait reçues de ses maîtres, avec une justesse que seule peut atteindre une pratique de très haut niveau, libérée de toute considération formelle, sociale et culturelle. En plus de nous permettre de découvrir cette orientation, il nous a confié les outils et les moyens de la suivre. Car elle n’est pas si facile à saisir, cette orientation qui est diamétralement opposée à notre éducation. Elle est très souvent mal interprétée et prise superficiellement et avec un brin de condescendance par notre société qui ne pense qu’à travers la sienne. Cette pression sociale est tellement forte qu’elle nous oblige fréquemment à présenter l’Art du Chi d’une façon plus superficielle et désespérément convenue.
Heureusement, il nous arrive parfois de faire une belle rencontre. Qu’il s’agisse de quelqu’un, d’une émission, d’un livre, d’un article, voilà que nous reconnaissons l’orientation. Les moyens et les outils peuvent nous sembler quelquefois bien bizarres ou moins précis que les nôtres, mais l’orientation est bien là. Et c’est un grand bonheur, car nous sommes tellement bombardés de pâles imitations, de leurres, d’illusions, de fake news et de publicités trompeuses. On se rend compte alors, une fois de plus, de notre chance d’avoir reçu des outils de tout premier plan, un itinéraire, des repères cohérents et solides.
J’ai vécu ce genre de rencontre dernièrement et je ne peux pas ne pas vous en parler. S’il y a des livres, ou plutôt des auteurs et autrices, que l’on apprécie pour tout un tas de raisons, je veux vous parler de ce livre-ci autrement. En pensant à Vlady, à l’Art du Chi, à la lumière de ce lien de Vie qui nous unit.
DEVENIR ANIMAL de David Abram aux éditions Dehors, 2024, dans une très belle traduction française [2010 ( ! ), pour l’édition originale anglaise chez Pantheon Books].

Il ne parle pas comme les philosophes; intelligent, mais pas intellectuel. Clin d’œil-souvenir de Vlady
Dès les premières pages, j’ai été interpellé par cette invitation à faire attention à l’attention de l’auteur. À le suivre dans quelques-unes de ses balades dans la nature. Comment au travers de ses sens, il perçoit le monde qui l’entoure, sans les interprétations convenues de la logique fixée par notre apprentissage social. Sans conceptualiser, sans théories, presque à la manière du bébé qui apprend le monde avant que ces perceptions ne soient contaminées par la société.
Cette attitude est étrangement proche de la nôtre lors de nos pratiques de Tai Ji Quan et des techniques avancées de Chi.
Dès le premier chapitre du livre, David Abram nous invite à observer l’épaisseur de l’ombre. C’est en le suivant au cours de ses marches, alors que ses propos semblent parfois complètement délirants, qu’il nous surprend par la cohérence et la logique cartésienne de ses observations.
Comme Vlady autrefois, lorsqu’il nous parlait du Chi et qu’il nous en faisait sentir la réalité physique.
C’est le refus de fabuler et de suivre nos conventions civilisationnelles qui caractérise tous les chapitres de ce livre. Nous sommes en présence d’un travail de maturation qui a dû s’étendre sur de nombreuses années et qui est de l’ordre d’une véritable transmission d’un vivre écologique. C’est une orientation salvatrice pour chaque individu, et plus globalement, pour notre société tellement suicidaire.
Comme l’orientation de l’Art du Chi est salvatrice pour chacun de nous et pourrait l’être aussi pour notre société.
La Terre, qu’Abram écrit de différentes façons selon le sens qu’il veut en donner, la matérialité, la science et l’expérience, l’écologie de la conscience, la parole des choses et des oiseaux, le langage, l’émerveillement et la magie sont les titres de quelques-uns des chapitres du livre.
« Nous sommes au monde par notre corps », écrit-il. Que ce soit par la science, les religions ou par nos différentes compréhensions de la nature, toujours Abram signale la réalité incontournable de notre relation à la Terre.
N’est-ce pas l’expérience physique que nous faisons en Art du Chi ?
Abram est un philosophe écologiste états-unien. Il côtoie les peuples premiers, comme on les appelle au Canada, il va vivre avec un chaman dans les montagnes de l’Himalaya, mais il n’a rien à voir avec la légèreté de la spiritualité superficielle du New-Age. Abram pense comme un philosophe et un scientifique sans en avoir l’orientation qui caractérise les sciences d’aujourd’hui. Son écriture est intelligente, mais pas intellectuelle. Elle est belle et poétique, mais cartésienne. Sa philosophie n’est pas ancrée dans les raisonnements du mental, mais dans la relation de tout son corps avec la Terre. Les deux pieds dans la terre !
Dieu, que nous sommes chanceux de pratiquer le Tai Ji Quan tel que nous l’a enseigné Vlady !
Et son corps lui dit que tout vit, que tout peut communiquer par un « langage » commun, primaire et primordial.
Chanceux que nous sommes, d’être guidés dans le « langage » du Chi. De pouvoir y placer nos intentions, de sentir la faiblesse du mental à ce propos et de parvenir à cette union avec tout le corps lié au Tantien. Union à laquelle le mental et le cœur aspirent, mais ne parviennent pas à atteindre seuls.
Je voudrais reprendre ici ces quelques mots de Vlady :
« …être capable de passer plus loin, de transcender, d’atteindre un niveau autre, différent, qui est toujours le propre de la vie. Mais qui est le privilège de l’homme. Je pense de l’homme seul peut-être. Mais nous nous faisons des illusions sur la vie des bêtes et des plantes qui peut-être à leur façon, vont plus loin que l’homme. »
Il y aurait tant à dire, si ces quelques mots vous parlent, lisez le livre. Et enfin, je ne cherche pas à comparer ce livre avec ceux de Vlady, et surtout pas à son enseignement. Je dis seulement qu’il va dans le même sens, celui d’une nature que nous devrions bien mieux écouter pour notre bonheur et même, notre salut. Ce livre est positif et nous fait du bien, c’est important en ces temps agressifs. Enfin, il y a chez ces deux hommes une force à contre-courant, simple et juste, tellement exceptionnelle. Et qui me ravit.
